Créer dans un monde
qui distrait et interrompt 1/2
3 AOÛT 2025
Table des matières
Faut-il s’extraire du monde pour créer quelque chose de profond ? La création ne naît-elle pas aussi – voire surtout – de notre relation au travail des autres ? Entre concentration extrême et inspiration vagabonde, deux livres ont trouvé en moi une résonance à la fois évidente et inattendue : Deep Work de Cal Newport [1] et Steal like an artist d’Austin Kleon [2].
Ces ouvrages me sont parvenus en avril 2024, bien après leur succès initial ; ils se sont invités à un moment où ma concentration était happée par un very deep work de physique – lequel, heureusement, n’a pas viré au very bad trip, me permettant finalement de vous livrer mes réflexions sur la création et ses cheminements ^^ Presque une promenade de santé à côté des mystérieuses contrées du vide quantique 😉
Plus qu’un article comparatif qui n’aurait pas grand intérêt, je vous propose ici un regard subjectif sur ce qui fait sens pour moi et ce qui me questionne. Une synthèse personnelle, non exhaustive… mais vivante !
Deux visions de l’engagement créatif
Cal Newport : la concentration comme art de vivre
Cal Newport pourrait faire le même constat en 2025 que celui qui l’a poussé à écrire Deep work en 2016 : la capacité à se concentrer intensément sur des tâches cognitives complexes, sans distraction, devient de plus en plus rare… et de plus en plus précieuse.
L’auteur propose une approche active et méthodique de l’apprentissage – comparable à celle d’un athlète de haut niveau – où la passion ne suffit pas, mais où la régularité, le retour d’information, et la concentration profonde font toute la différence. Pour lui, le deep work rentre plutôt dans le cadre d’une activité professionnelle, mais peut tout aussi bien fonctionner avec les passions ou les hobbies. Il repose sur la pratique délibérée, c’est-à-dire un engagement régulier et structuré – sans distraction – dans une discipline que l’on souhaite maîtriser [3].
Newport met en garde contre les pièges à éviter, notamment : confondre « travailler longtemps » avec « pratiquer efficacement » ; penser que la répétition automatique d’une tâche entraîne une amélioration ; ou encore croire que l’on peut s’améliorer tout en étant interrompu toutes les 10 minutes.
En somme, travailler en profondeur est une manière de se réapproprier son esprit et son temps ; vivre dans un état de flow où le travail réalisé est plus satisfaisant, plus enrichissant. Jusqu’à nous faire ressentir un accomplissement authentique.
Ainsi, bien que le livre soit structuré comme un manuel de productivité, il déborde largement de ce cadre pour proposer une vision où le travail en profondeur devient une source de valeur et de sens dans l’existence.
Si cette vision est, au fond, partagée par Austin Kleon, il nous propose d’y accéder par un chemin radicalement différent…
Austin Kleon : l’inspiration décomplexée
Ici, l’auteur part du principe que rien n’est original. Pour lui, créer consiste à s’inspirer du travail des autres, le transformer et y injecter son propre élan : c’est ce qu’il appelle le « vol créatif ». Autant dire qu’Austin Kleon a une approche plutôt décomplexée de la création…
A travers 10 principes simples et inspirants, il propose une méthode pour aider à découvrir son côté artistique et construire une vie plus créative. Parmi ces principes, ceux qui me parlent particulièrement :
- Faire du bon travail et le partager : la reconnaissance vient en créant et en diffusant
- Utiliser les contraintes en sa faveur : les limites favorisent la création
- Une vie stable rend la création plus libre : la discipline est précieuse
- Nos passions secondaires peuvent devenir nos plus grandes sources d’inspiration
Austin Kleon invite à embrasser l’influence, à agir plutôt qu’attendre, et à s’autoriser à créer sans permission. Son livre est un manifeste joyeux et accessible pour tous ceux qui veulent vivre de manière plus créative.
Avant d’en arriver à cette synthèse plutôt positive, je dois quand même vous dire que je suis restée perplexe pendant une bonne partie de ma lecture ; laissez-moi vous expliquer…
Manier l’art du vol sans braquer son cerveau
Steal like an artist : un titre déroutant
J’ai découvert le titre français (Voler comme un artiste) avant l’original ; et, rapidement, je me suis imaginée prendre mon envol sur les ailes de la créativité, en bravant les vents contraires d’un mental capricieux ou rabat-joie. Dois-je préciser que le double sens du mot « voler » dans la langue de Molière ne m’a absolument pas effleurée ?
Mais voilà : je n’ai pas trouvé de version française à prix raisonnable ; j’ai donc cherché le livre en anglais. Et là, stupeur : le titre n’était pas Fly like an artist, comme je m’y attendais, mais Steal like an artist. Steal ? c’est-à-dire dérober, piller, subtiliser ?? Quelle étrange vision de la créativité. Non seulement cette approche me paraissait déplacée, mais elle venait me couper les ailes… Piller comme un artiste ? Et puis quoi encore ?
Comment ce livre, avec une telle entrée en matière, avait-il pu rencontrer un tel succès ? Le titre un brin provocateur n’était-il pas finalement un coup créatif de l’auteur ? Intriguée, je décidais de laisser sa chance à Austin Kleon…
Bonne surprise, la question de l’ambiguïté du titre est abordée à la fin du livre ; comme quoi… Pour autant, l’emploi du terme « steal » me laisse perplexe ; même si l’on m’explique qu’il s’agit de voler intelligemment, de « s’inspirer, transformer, mélanger, recombiner » ; et même si, au regard de la théorie de l’univers connecté, j’entends que tout a une influence sur tout. Alors, oui, on s’inspire tous les uns des autres ; l’individuel nourrit le collectif et le collectif nourrit l’individuel. Les artistes ne sont donc pas privilégiés… peut-être certains ont-ils cependant une manière singulière de « se nourrir » ?
A des années-lumière de ces réflexions, revenons au livre de Cal Newport…
Deep work : une pratique genrée ?
Ici, pas de sujet sur le titre (le même en anglais et en français), il a tout de suite résonné en moi. En territoire familier, j’étais plutôt curieuse de voir si l’expérience que j’avais du travail en profondeur matchait avec les recommandations de l’auteur. Réponse courte : j’ai pu me reconnaître dans les façons de faire et d’être de certaines personnalités citées. Cependant, je ne m’attendais pas un tel écart entre le nombre d’exemples masculins et féminins ; en effet, on ne peut pas dire que les occasions de m’identifier à une figure féminine aient été nombreuses… quatre sur une trentaine ^^
Une salle sur demande… ou presque
Parmi les quatre : J.K. Rowling. Si mon ego s’est pris à rêver de pouvoir rivaliser avec l’effervescence créative de l’auteur de Harry Potter, il a rapidement réalisé que la comparaison se limiterait aux conditions matérielles de sa concentration… De fait, Cal Newport la cite uniquement pour raconter que lorsqu’elle écrivait, chez elle, le dernier tome de la série, elle était incapable de se concentrer, à cause de nombreuses distractions et sollicitations. Elle s’est donc isolée volontairement pour travailler en profondeur ; Newport insiste sur le fait que ce choix n’était ni un luxe, ni un caprice, mais un besoin cognitif réel : pour terminer une œuvre aussi dense et émotionnellement complexe, il lui fallait être en immersion totale.
Certes, elle a fait exactement ce que Cal Newport recommande : se créer un espace protégé, dédié à un travail concentré et créatif. Mais là où les figures masculines sont présentées comme maîtres de leur emploi du temps, libres d’aménager des conditions de travail quasi monastiques, J.K. Rowling semble, au contraire, réagir à un trop-plein de sollicitations. Moralité : elle s’échappe à l’hôtel, en état d’urgence cognitive, ou presque…
Les hommes s’autoriseraient-ils davantage à s’absenter du monde ?
A travers cet exemple et la manière dont il traite le « cas J.K. Rowling », on réalise que Cal Newport ne semble pas considérer les contraintes sociales ou genrées qui peuvent rendre le deep work plus difficile d’accès à certaines personnes, notamment les femmes (charge mentale, vie de famille, pression publique, absence d’espace à soi…). C’est peut-être l’angle mort de son livre. Finalement, la pratique du deep work ne dépendrait pas que de la discipline ; mais également des conditions d’accès à la disponibilité, au silence et au temps.
Force est de constater que les deep workers cités en exemple par Newport reflètent un biais marqué, consciemment ou non, pour des « modèles masculins ». Ce n’est pas nécessairement volontaire de sa part ; cela semble plutôt refléter une tradition anglo-saxonne basée sur l’efficacité professionnelle masculine. Mais cela donne l’impression que le deep work est une affaire « de mecs brillants et solitaires » – ce qui occulte toute une diversité d’expériences féminines… que je m’en vais de ce pas explorer…
Deep work au féminin
Les femmes semblent davantage vivre le deep work sous forme de flux, d’engagement ou de présence, plutôt que comme une performance ou une conquête ; leur engagement, également moins visible ou moins valorisé, s’inscrit notamment dans le domaine de l’éducation.
Si je devais nommer spontanément une femme « deep worker », je citerais Maria Montessori. Ma route a croisé ses travaux en 2013, quelques mois avant que la question de l’entrée à l’école de ma fille ne se pose. Après avoir bien potassé le sujet (vous me connaissez ^^), son père et moi avons décidé qu’elle ferait sa maternelle dans une école engagée dans cette méthode.
Non seulement tout porte à croire que Maria Montessori a pratiqué le deep work pour mettre au point sa méthode, mais elle a insufflé dans cette-dernière de quoi préparer le cerveau des enfants qui y sont exposés à travailler en profondeur. Depuis près de 120 ans. Cela mérite que l’on s’attarde un peu sur l’expérience de cette grande dame, non ?
La révolution silencieuse
Maria Montessori a pour ainsi dire défini le deep work avant l’heure ; mais loin du modèle du « moine hyperproductif », elle a créé un rapport plus fluide et incarné au travail profond, en :
- intégrant le corps, l’intuition, la cyclicité dans les rythmes de concentration
- soignant l’espace de travail
- mettant l’accent sur le sens et la présence, plutôt que la seule productivité
Elle ne s’est pas contentée d’entrer en concentration pour créer une pédagogie : elle a observé ce que produit le travail profond chez l’enfant ; elle a conçu un environnement qui le rend possible ; et elle a transmis une vision du développement humain centrée sur cette capacité à s’absorber pleinement dans une tâche signifiante.
Encore mieux : au-delà d’améliorer l’enseignement, elle a cherché à transformer profondément la société par une révolution silencieuse de l’éducation. Son travail était pleinement aligné avec un sens supérieur, une vision fondatrice ; ce que Newport présente d’ailleurs comme l’une des sources principales de motivation pour le travail profond.
Il insiste également sur le fait que le deep work implique une persévérance malgré les obstacles sociaux ; et le moins que l’on puisse dire est que Maria Montessori a souvent travaillé en marge des institutions, voire en rupture avec les courants pédagogiques dominants. En somme, elle a montré que le deep work n’est pas seulement une affaire de rendement, mais aussi de transformation intérieure et sociale.
Prenant en quelques sortes sa suite, Céline Alvarez a réinterprété la pédagogie Montessori à la lumière des neurosciences, créant ainsi un pont inattendu avec l’approche de Cal Newport…
Cultiver la profondeur dans la fluidité
Céline Alvarez a tenté de dépasser le côté rigide, protocolisé et normé de cette pédagogie telle qu’elle est institutionnalisée, en insistant sur l’émotion positive en tant que moteur d’apprentissage. Etudes à l’appui, elle montre que le lien affectif n’est pas un obstacle mais devient une condition de la concentration.
Elle s’adresse non seulement aux enseignants formés, mais aussi aux enseignants du public, et aux parents ; et s’éloigne par là-même d’une application « privée » et élitiste de la méthode. Elle milite elle aussi pour une transformation globale de l’école, en appelant à des pratiques alignées avec les besoins naturels de l’enfant [4].
Elle rejoint d’ailleurs Cal Newport, qui s’appuie lui-même sur des travaux en neurosciences et en psychologie cognitive [5], pour montrer que le cerveau humain n’est pas naturellement câblé pour soutenir une concentration intense pendant des heures ; c’est en s’y entraînant consciemment que l’on peut progressivement étendre cette capacité, dans la limite toutefois – selon Newport, et pour les plus experts – de 4 heures maximum par jour.
En effet, d’après lui, le deep work « pousse [nos] capacités cognitives à leur limite ». Entendez par là qu’il existe un seuil de qualité cognitive à ne pas franchir, au risque de dégrader son travail [6]. Plus on approche de ce seuil, plus on ressent une fatigue mentale, on perd en clarté ; l’effort devient contre-productif et la capacité de résister à la distraction diminue.
Cependant, comme l’a montré Céline Alvarez, le deep work n’a pas besoin d’être rigide ou productiviste : il peut être vécu de manière fluide, sensible et ajustée au rythme du vivant. En valorisant la présence et l’ancrage dans le corps, son approche est – justement – à l’écoute de la fatigue mentale.
Petit résumé de cette première partie…
L’enfant, le moine et le bricoleur
On n’est pas dans le bon (apprenti), la brute (ultra performante) et le truand (artistique), mais presque !
Plus sérieusement, dans un monde saturé de sollicitations, de vitesse et de distraction, Céline Alvarez, Cal Newport et Austin Kleon défendent, chacun à leur manière, la profondeur comme condition essentielle de croissance, d’apprentissage et de création.
Céline Alvarez part du vivant. Chez elle, la concentration émerge naturellement, dès lors que l’enfant est placé dans un environnement qui respecte ses besoins sensoriels, affectifs et cognitifs. Concentration qui deviendra alors son chemin de croissance personnelle, le faisant passer d’une logique d’autorité extérieure à une logique d’auto-direction soutenue par un cadre. Pour elle, la profondeur n’est pas à conquérir, elle est à révéler ; à travers la joie, la curiosité spontanée, et l’attention fluide. Elle mise sur la confiance dans les lois du développement humain, à travers une approche souple, intuitive, profondément liée au corps et à la relation.
Cal Newport, lui, s’adresse plutôt aux adultes, et propose une vision plus structurée, volontaire, rigoureuse. Le deep work est une pratique exigeante, presque ascétique, qui réclame discipline, isolement et rituel. Ici, la concentration est un acte de résistance, une reconquête consciente de nos capacités mentales. Au-delà de la passion, il s’agit de la méthode, de la répétition et de la clarté de ce que l’on veut accomplir. On entre dans le travail profond comme on entre en retraite – pour produire du sens à travers l’effort soutenu.
Austin Kleon, enfin, offre une voie légère et joueuse. Il invite à créer chaque jour, même un peu, même mal. Pour lui, la profondeur peut venir d’un carnet griffonné, d’un collage maladroit, d’un projet qui avance à petits pas. Il valorise l’acte de faire, plus que le résultat ; le mouvement, plus que la maîtrise.
Voilà de quoi éclairer mes propres paradoxes et mon propre processus de création… à découvrir dans la deuxième partie !
Notes & références
[1] Le livre est sorti aux États-Unis le 5 janvier 2016, chez Grand Central Publishing, et en France le 3 janvier 2019, aux éditions Alisio, sous le titre Deep Work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions.
[2] Le livre est sorti aux États-Unis le 6 mars 2012, chez Workman Publishing, et en France le 13 novembre 2014, aux éditions L’Éditeur, sous le titre Voler comme un artiste.
[3] La pratique délibérée dont parle Newport est inspirée des travaux du psychologue suédois Anders Ericsson (1947-2020) et consiste, selon ce-dernier, en un entraînement structuré, exigeant et intentionnel, qui permet de devenir expert non pas par talent, mais par progression maîtrisée. Elle repose sur l’effort conscient, le feedback rapide, et l’amélioration ciblée (on cherche à améliorer des points précis).
[4] Voir le livre de Céline Alvarez, Les lois naturelles de l’enfant, 2016, ed. Les Arènes
[5] Notamment les travaux d’Anders Ericsson sur la pratique délibérée ; et les travaux de John Sweller, Richard Mayer et Paul Kirschner, spécialistes de la théorie de la charge cognitive, qui montrent que pour apprendre ou produire efficacement, il faut réduire la charge cognitive inutile, concentrer son attention sur un seul flux d’information, et avancer par étapes digestes.
[6] Notons que Cal Newport ne s’intéresse pas à ce qui se passe « au-delà » de la limite cognitive, il cherche juste à respecter cette limite pour en tirer le meilleur. Je soupçonne néanmoins qu’un autre niveau d’information peut nous parvenir de cet « au-delà », vous pouvez lire Mon histoire pour explorer cette voie.
Portrait de Maria Montessori : Auteur inconnu — Nationaal Archief 119-0489, Domaine public
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