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Acte 2 : A cœur vaillant, rien d’impossible

A-coeur-vaillant

Cet article fait suite à l’acte 1 : remue méninges, dans lequel je raconte com­ment j’ai vécu et sur­vé­cu à une hémor­ra­gie ménin­gée.  Il donne un deuxième niveau de lec­ture, où entrent en jeu le men­tal, le cœur et la pré­sence.

La pré­sence est un état. Un état sin­gu­lier de conscience. Elle se vit au-delà des mots. Dès lors, ceux-ci peuvent seule­ment nous aider à cer­ner ce que la pré­sence n’est pas, c’est-à-dire la non-présence, le men­tal. Qu’est-ce que le men­tal ? Une défi­ni­tion simple nous apprend qu’il s’agit de « l’ensemble des acti­vi­tés de l’esprit com­pre­nant les pen­sées et les émo­tions » [1]. Voilà un point de départ inté­res­sant, qui s’inscrit dans la vision d’Eckhart Tolle : 

 

« Dans le sens selon lequel j’emploie le terme, le men­tal ne fait pas seule­ment réfé­rence à la pen­sée. Il com­prend éga­le­ment vos émo­tions ain­si que tous les schèmes réac­tifs incons­cients met­tant en rap­port pen­sées et émo­tions. Les émo­tions naissent au point de ren­contre du corps et du men­tal. Une émo­tion est la réac­tion de votre corps à votre men­tal, ou encore le reflet de votre men­tal dans le corps. » [2]

 

Pour com­prendre com­ment Eckhart Tolle en est arri­vé à écrire cela, il faut s’intéresser à son his­toire. Il raconte, dans son livre Le Pouvoir du moment pré­sent, avoir été en dépres­sion et même sui­ci­daire une très longue par­tie de sa vie. Avant de connaître, à 29 ans, une trans­for­ma­tion inté­rieure telle qu’il a pas­sé plu­sieurs années dans un état pro­fond de paix, à l’écart de la socié­té. Il est fina­le­ment reve­nu dans le monde, en tant qu’enseignant spi­ri­tuel. Il décrit sa trans­for­ma­tion comme le résul­tat d’une intense souf­france dépres­sive ayant occa­sion­né une telle contrainte en lui qu’elle a fini par for­cer sa conscience à se désen­ga­ger de son men­tal.

                  

Au cœur de l’identité : le mental

Eckhart Tolle dit éga­le­ment avoir été influen­cé par Jiddu Krishnamurti. L’enseignement prin­ci­pal de ce phi­lo­sophe d’origine indienne repose sur une trans­for­ma­tion de l’être humain, et plus pré­ci­sé­ment du « vieux cer­veau condi­tion­né de l’homme » [3]. Une trans­for­ma­tion qui ne peut avoir lieu qu’en se libé­rant de tout condi­tion­ne­ment, qu’il soit reli­gieux, poli­tique, social, fami­lial, cultu­rel…

Cet homme fut d’ailleurs à l’initiative de l’ouverture de plu­sieurs écoles dont la voca­tion était de pro­mou­voir une édu­ca­tion alter­na­tive. Il avait à cœur qu’il en sorte des êtres humains plus libres, car capables d’explorer leurs propres pen­sées et com­por­te­ments, et de s’en déta­cher.

                 

Une dynamique inconsciente

dynamique-du-mentalAu pre­mier abord, le men­tal peut appa­raître comme un sujet confus et nébu­leux. Probablement parce qu’il repose sur une dyna­mique d’autant plus com­plexe qu’elle est deve­nue, avec le temps, incons­ciente. En s’inspirant notam­ment des ensei­gne­ments d’Eckhart Tolle et de Krishnamurti, il est cepen­dant pos­sible d’amener plus de conscience au cœur de cette dyna­mique. Elle se déploie autour de quatre axes prin­ci­paux : les émo­tions, le savoir, la pen­sée et le temps (voir l’article consa­cré à la dyna­mique du men­tal).

Leurs ensei­gne­ments sur le men­tal ne sont pas, à pro­pre­ment par­ler, nou­veaux pour moi. Je ne les ai pas décou­verts après le mois de décembre 2013, je tente de les mettre en pra­tique depuis que j’ai enta­mé une démarche de déve­lop­pe­ment per­son­nel, c’est-à-dire depuis plus de 20 ans. Eckhart Tolle et Krishnamurti les énoncent sim­ple­ment d’une manière dif­fé­rente, qui résonne par­ti­cu­liè­re­ment en moi, par rap­port à ce que j’ai vécu.

Essentiellement, ils posent ce grand ques­tion­ne­ment : « Qui suis-je ? ». Et, essen­tiel­le­ment, ils amènent à cette prise de conscience : « Probablement pas celle que je crois… ». En effet, de façon très basique, je pour­rais décrire ma situa­tion matri­mo­niale, pro­fes­sion­nelle, et tout ce que j’estime être en mesure de me défi­nir. Sauf que lorsque l’on com­mence à faire du déve­lop­pe­ment per­son­nel, la réponse ne peut plus être aus­si basique…

                   

D’une identité à l’autre

identiteAinsi, cette ques­tion a déjà trou­vé plu­sieurs réponses tout au long de ma vie. En effet, je me consi­dère plu­tôt comme un être en quête d’évolution, je cherche à élar­gir ma per­cep­tion de moi-même et de la vie. Par exemple, il y a quelques années, alors que je me voyais comme une per­sonne très loin d’être créa­tive, j’ai décou­vert que c’était juste une idée limi­tée que j’entretenais sur moi. La réa­li­té c’est que je peux tout à fait m’exprimer à tra­vers l’art et en plus cela me pro­cure beau­coup de joie.

Mais même si, de façon simi­laire, j’ai eu beau trou­ver par la suite de nou­velles défi­ni­tions de moi-même – si l’on peut dire – cela a fini par deve­nir une nou­velle vision men­tale de qui je suis. Une nou­velle iden­ti­té à laquelle je me suis atta­chée. En fait, le pro­ces­sus même de « cher­cher à deve­nir autre chose » appar­tient à la dyna­mique du men­tal. Alors, même si je sais que je peux pas­ser d’une défi­ni­tion à l’autre, « Je » reste fon­da­men­ta­le­ment iden­ti­fié à lui-même. Autrement dit, « Je » peut revê­tir plu­sieurs aspects. Mais a‑t-il une exis­tence propre, en dehors de ces aspects ?

                     

Au-delà de l’identité

C’est ce que je crois. Précisément, ma croyance depuis des années, c’est que je ne me limite pas à telle ou telle vision de moi-même. J’ai appris au tra­vers de divers livres, ensei­gne­ments et stages que je suis plus que mon iden­ti­té. J’ai oublié qui Je Suis en réa­li­té, j’ai oublié que je fais Un avec Tout. Et je cherche depuis des années un moyen de m’en sou­ve­nir afin de tou­cher à nou­veau cette uni­té.

Ma croyance, c’est que je ne suis fon­da­men­ta­le­ment pas mon men­tal, qui pense, ana­lyse, éva­lue, se sou­vient et anti­cipe. Je ne suis pas sim­ple­ment mes pen­sées, qui défi­nissent et redé­fi­nissent sans cesse mon iden­ti­té, ou ce que je prends pour tel. Je ne suis pas que cet ego, qui s’est construit avec et autour de ces para­mètres. Je suis, par essence, plus que cela.

                  

Conscience et inconscience

Quand le mental absorbe la conscience

Mais que suis-je alors ? La conscience ai-je enten­du et lu. Qu’est-ce que la conscience ? Quels sont les liens qui existent entre le men­tal et la conscience ? Considérerons tout d’a­bord ce qui se passe pour la très grande majo­ri­té d’entre nous : nous fonc­tion­nons sur un mode de conscience très limi­té, parce qu’en réa­li­té notre men­tal absorbe toute notre conscience.

C’est comme si la conscience était nive­lée par le men­tal, comme si elle s’identifiait com­plè­te­ment à lui. Autant dire alors que nous vivons dans l’inconscience. Nous croyons être uni­que­ment nos pen­sées, nos sens et nos émo­tions.

Lorsque la conscience com­mence à émer­ger, elle sort petit à petit de l’inconscience. En fait, il serait plus juste de dire qu’elle passe à un autre niveau d’inconscience, plus sub­til. Mais, essen­tiel­le­ment, elle reste dans l’inconscience. Pourquoi ? Premièrement parce qu’elle est encore plus ou moins prise dans les filets du men­tal et de ses déri­vés, à savoir le condi­tion­ne­ment, la cau­sa­li­té et le déter­mi­nisme. Ainsi, en cher­chant à évo­luer et à se déta­cher du men­tal, elle ne fait que se main­te­nir dans un pro­ces­sus men­tal de deve­nir. Deuxièmement parce que l’effet d’entraînement du men­tal est tel qu’il conti­nue de drai­ner la conscience dans les pro­ces­sus et les dyna­miques qu’il connait et maî­trise.

dynamique-cause-a-effet

« Cause tou­jours » pour­rait être la devise du men­tal, parce que c’est encore lui qui tient les rênes. Et parce que la dyna­mique de cause à effet qu’il induit reste, de fait, tou­jours pré­sente. C’est cer­tai­ne­ment la rai­son pour laquelle après toutes ces années de tra­vail per­son­nel pour ten­ter de cer­ner le men­tal et aller au-delà de ses limites – au cœur de l’unité – tout cela reste un peu flou pour moi et, quelque part, loin­tain.

                   

Quand la conscience cherche à se libérer

Si je n’arrive pas à faire réel­le­ment l’expérience de l’unité, c’est pré­ci­sé­ment parce que je crois quand même un peu, beau­coup, énor­mé­ment – mais sur­tout incons­ciem­ment – que je suis mon men­tal, et que je cherche à retrou­ver cette uni­té oubliée avec mon men­tal.

 

« Et quand je dis que vous oubliez, je veux dire que vous ne pou­vez plus sen­tir cet état d’u­ni­té comme étant une réa­li­té qui coule de source. Il se peut que vous la croyiez vraie, mais vous ne l’ap­pré­hen­dez plus comme telle. Une croyance peut certes vous récon­for­ter. Par contre, seule l’ex­pé­rience peut vous libé­rer. » [4]

 

Comment vivre une telle expé­rience ? Décider de vivre un état d’unité suffit-il à en faire l’expérience ? Voilà un ques­tion­ne­ment com­plexe. Parce qu’il met notam­ment en jeu la notion de choix. Cette notion  est abor­dée en pro­fon­deur dans  l’article Le libre arbitre existe-t-il ?  Je pose­rais sim­ple­ment ici l’idée que déci­der de vivre un état d’unité sup­pose que l’on ait au moins la croyance que cela existe. C’est ce qui en fait une condi­tion néces­saire. Sans cette croyance, qu’est-ce qui peut nous moti­ver à vou­loir vivre l’expérience ? Sans cette croyance, que fera le men­tal d’une expé­rience qui lui est tota­le­ment étran­gère le jour où, éven­tuel­le­ment, elle se pré­sen­te­ra ? Il pour­rait sim­ple­ment pas­ser à côté, ou pire, la nier. On peut ain­si consi­dé­rer cette croyance néces­saire à la créa­tion même des condi­tions de l’expérience.

Il sem­ble­rait néan­moins que cela ne soit pas une condi­tion suf­fi­sante. Sinon  il est pro­bable que beau­coup de per­sonnes, y com­pris moi avant mon AVC, auraient déjà vécu cette expé­rience. Ajoutons à cela le fait que cette croyance peut deve­nir une quête men­tale – « je » cherche un moyen de vivre l’expérience – et la voi­là qui tourne en boucle et se limite elle-même.

                 

Quand l’expérience est la seule issue

Or l’expérience d’unité en ques­tion se situe pré­ci­sé­ment au-delà de la croyance, au-delà du pro­ces­sus de pen­sée. La pen­sée a usur­pé la place de la vraie per­cep­tion, qui n’a lieu que lorsque la pen­sée s’ar­rête. Mais quand bien même la pen­sée déci­de­rait de mettre fin à son propre pro­ces­sus, cette déci­sion relè­ve­rait encore du pro­ces­sus de la pen­sée. Alors qu’est-ce qui pour­rait bien arrê­ter ce pro­ces­sus si la pen­sée elle-même ne peut y par­ve­nir ? Peut-on jamais sor­tir du mou­ve­ment du men­tal ?

couteau-bouddhisme« La lame du cou­teau ne peut se cou­per elle-même » disent les boud­dhistes. Par ana­lo­gie, cher­cher à sor­tir du men­tal en uti­li­sant le men­tal est non seule­ment impos­sible, mais s’avère être une entre­prise aus­si absurde que contre-productive car en fin de compte cela ne fait que le ren­for­cer. Le men­tal se voit comme une enti­té sépa­rée de tout et il se nour­rit de cette sépa­ra­tion, quelle qu’elle soit. C’est pour­quoi vou­loir le sépa­rer de lui-même en l’utilisant vai­ne­ment lui donne davan­tage d’importance. Deuxièmement, faire réel­le­ment l’expérience de l’unité n’est pas du tout dans l’intérêt du men­tal. S’il y a uni­té, il n’y a plus de sépa­ra­tion et donc plus de place pour lui. Et c’est là un trop gros risque pour l’identité qu’il défend coûte que coûte.

S’il n’est pas pos­sible de sor­tir de ce pro­ces­sus à force de volon­té, si la nature même de ce pro­ces­sus l’empêche de sor­tir de lui-même, existe-t-il alors des condi­tions dans les­quelles il puisse sim­ple­ment se sus­pendre ? Autrement dit la pré­sence peut-elle sim­ple­ment sur­ve­nir ? Eckhart Tolle nous dit que le dan­ger ou la beau­té peuvent mettre le men­tal en sus­pens.

            

Etat modifié de conscience

De l’inconscience du danger

Lorsqu’ainsi le men­tal se fige, que reste-t-il alors ? La conscience ? Le men­tal serait-il juste un petit aspect de la conscience ? Le cer­veau serait-il capable d’une autre acti­vi­té, une acti­vi­té indé­pen­dante de tout pro­ces­sus men­tal, mais qui pour­rait néan­moins agir sur lui ?

Il sem­ble­rait que consi­dé­rer l’ensemble de ce ques­tion­ne­ment  a été le défi que je me suis lan­cé en ce soir de décembre 2013.

 

« Si vous vous êtes déjà trou­vé dans une situa­tion de vie ou de mort, vous savez que celle-ci n’é­tait pas un pro­blème. En fait, le men­tal n’a pas eu le temps de ter­gi­ver­ser et d’en faire un pro­blème. En cas de véri­table urgence, le men­tal se fige et vous deve­nez tota­le­ment dis­po­nible au moment pré­sent. Alors, quelque chose d’in­fi­ni­ment plus puis­sant prend la relève. » [5]

 

Alors, que s’est-il joué entre mon men­tal et ma conscience ce soir-là ? Reprenons le cours des évé­ne­ments.

20h – La fis­sure d’un ané­vrisme vient de pro­vo­quer un sai­gne­ment dans l’hé­mi­sphère droit de ma tête, au niveau des méninges. Je res­sens un violent et sou­dain mal de tête qui m’a­ver­tit que quelque chose d’inhabituel est en train de se pro­duire. L’intensité de la dou­leur foca­lise com­plè­te­ment ma pen­sée sur cet état de fait.

Bien que mon corps ne m’envoie aucun autre signal inquié­tant, je pré­fère m’asseoir sur le petit trot­toir juste à côté pour attendre James : si je dois m’évanouir, je tom­be­rais de moins haut. Il me vient à l’idée que j’ai peut-être la pre­mière migraine de ma vie, mais com­ment savoir puisque, jus­te­ment, je n’en ai jamais eue ?

                 

Une base de données limitée

Mon men­tal, ne pou­vant se satis­faire de l’approximation de cette éven­tua­li­té, cherche une autre hypo­thèse. Il faut dire que dans cer­taines situa­tions inat­ten­dues, comme celle qui m’occupe cette nuit-là, il peut s’avérer aus­si utile qu’il l’est par­fois au quo­ti­dien. C’est ain­si grâce à lui que j’évalue rapi­de­ment mes autres symp­tômes : à ce stade, aucun. Je n’ai pas de Doliprane sur moi et quand bien même ce serait le cas, j’ai du mal à me convaincre qu’un tel médi­ca­ment pour­rait stop­per cette dou­leur aiguë et sai­sis­sante.

Pour autant, la pos­si­bi­li­té d’être en train de faire un AVC ne me tra­verse abso­lu­ment pas l’esprit. Mon men­tal est sans doute tout sim­ple­ment inca­pable de sus­pec­ter ce diag­nos­tic parce que dans la base de don­nées qui est la sienne à ce moment-là, AVC est syno­nyme de : para­ly­sie, engour­dis­se­ment, trouble de l’équilibre ou de la vision et dif­fi­cul­té à s’exprimer ; or, je n’ai aucun de ces symp­tômes, j’ai les idées claires, je me sens capable de com­prendre ce qu’on me dit et de m’ex­pri­mer comme je le fais habi­tuel­le­ment.

                  

L’impuissance du mental

Ce que je ne sais pas encore c’est que l’hémorragie ménin­gée est une forme d’AVC dont la carac­té­ris­tique prin­ci­pale est un mal de tête bru­tal, extrê­me­ment intense et durable, soit pré­ci­sé­ment le symp­tôme qui se mani­feste en moi à ce moment-là.  Ce seul symp­tôme peut néan­moins abou­tir à des défi­cits neu­ro­lo­giques (troubles de la parole, de la vision et de l’ouïe) en fonc­tion de la loca­li­sa­tion et de la pro­jec­tion de l’anévrisme, ain­si que de la durée et de l’intensité du sai­gne­ment. En fait, lorsqu’une hémor­ra­gie se pro­duit dans ou autour du cer­veau, le cer­veau tout entier est en dan­ger à cause de la pres­sion crois­sante dans le crâne.

les-limites-du-mentalN’en sachant rien, mon men­tal conti­nue donc son tra­vail habi­tuel, il cherche, ana­lyse, com­pare… La véri­té, c’est qu’il ne peut mettre en rela­tion cette sen­sa­tion étrange avec aucune autre. Il a beau cher­cher dans sa base de don­nées, rien ne cor­res­pond, aucun état connu qui s’ap­proche de celui-ci, aucune expé­rience équi­va­lente à mettre en balance pour savoir quoi faire… En fin de compte, tout ce qu’il arrive bien mal­gré lui à trou­ver, ce sont ses limites.

                

Une peur étrange

La peur com­mence alors à me gagner. Etrangement, je res­sens aus­si un cer­tain déta­che­ment par rap­port à cette peur. J’en ai pour ain­si dire une conscience inha­bi­tuelle. C’est comme si je pou­vais obser­ver ma peur, comme si je recon­nais­sais que la peur était là mais qu’elle pour­rait tout aus­si bien ne pas y être. Comme si je n’étais pas sûre de com­prendre la rai­son de sa pré­sence en moi. Comme si, dépas­sée par cette situa­tion, j’entrais dans cette peur parce que je n’avais rien trou­vé d’autre à faire ; parce que c’est la réac­tion habi­tuelle et ration­nelle qui se mani­feste dans ces cas-là ; et parce qu’à ce moment pré­cis jus­te­ment, je suis toute seule, assise sur un trot­toir, et que je peux poten­tiel­le­ment perdre conscience.

Le fait est que non seule­ment je ne vais pas som­brer dans l’inconscience, mais que la conscience que j’ai de moi-même va en quelque sorte s’élargir. L’état d’urgence dans lequel je me trouve est sur le point de me faire bas­cu­ler dans un « temps » qui ne m’est pas fami­lier : l’ici et main­te­nant, la pré­sence.

              

La puissance du cœur

Précisément, ma conscience bas­cule de ma tête à mon cœur. Je deviens alors inca­pable de me foca­li­ser sur le mal de tête qui m’assaille tel­le­ment la puis­sante sen­sa­tion qui émane de mon cœur magné­tise ma conscience. Je per­çois tou­jours ma dou­leur, mais elle est comme en arrière-plan, deve­nue presque secon­daire.

Alors, quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la pen­sée, quelque chose de plus grand prend place en moi, comme une puis­sance d’une séré­ni­té abso­lue qui émane de mon cœur [6] et qui, si on la tra­dui­sait en mots, m’affirmerait : « Quoi qu’il arrive, ça va aller ». Cela s’impose sans s’imposer.

C’est une éner­gie très dif­fé­rente de ce dont j’ai l’habitude, qui ne cherche pas à avoir rai­son, qui est là en toute sim­pli­ci­té. Mon men­tal n’a pas de prise sur cette pré­sence parce qu’il n’est plus là : elle l’a pure­ment et sim­ple­ment éclip­sé. En un éclair, mon flux de pen­sée et mes émo­tions sont sus­pen­dus.

                    

La présence

immobilite-de-l-univers

 

« Ce qui se passe en réa­li­té quand vous deve­nez conscient de l’Être, c’est que celui-ci devient conscient de lui-même. C’est cela la pré­sence. » [7]

 

 A l’instant où la pré­sence se mani­feste, elle contre­ba­lance simul­ta­né­ment mon sen­ti­ment de peur et fige mon men­tal. A ce moment-là, je suis ma conscience désyn­chro­ni­sée de mes émo­tions et de mes pen­sées. Comme si ma conscience n’était plus foca­li­sée sur mon men­tal. Je suis donc là, plus que jamais, consciente, pré­sente, mais je ne suis pas mon men­tal, j’existe en dehors de lui, en uni­té avec Tout. Je me vis comme une ver­sion plus vaste de moi-même. Cet état de grâce dure un ins­tant, une éter­ni­té.

              

Une situation inédite

Un choc pour le cerveau

A cet ins­tant, je ne sais plus rien. Ma conscience n’est plus iden­ti­fiée à mon men­tal, le temps n’a plus de valeur ni même de sens, mon cœur est ouvert, la « vision péné­trante », ain­si que la nomme Krishnamurti, se mani­feste :

 

conscience-cerveau« (…) Dès lors que l’on per­çoit une chose de manière entière et abso­lue, cette per­cep­tion totale est dif­fé­rente de la per­cep­tion frag­men­taire qui carac­té­ri­sait jusque-là le fonc­tion­ne­ment du cer­veau. Lorsqu’il y a per­cep­tion totale et action totale, cela affecte imman­qua­ble­ment les cel­lules du cer­veau. (…) C’est un choc pour le cer­veau, qui est confron­té à une situa­tion tout à fait inédite. » [8]

 

A vrai dire, cette « expé­rience dans l’expérience » a simul­ta­né­ment pro­duit plu­sieurs choses inédites pour mon cer­veau :

  • J’avais un mal de tête épou­van­table, qui assié­geait lit­té­ra­le­ment l’espace phy­sique dans lequel mon men­tal fonc­tionne ; il se jouait une sorte de course contre la montre entre mon men­tal qui cher­chait à com­prendre la situa­tion afin de savoir quoi faire, et la menace per­ma­nente – si je per­dais conscience – qu’il n’ait plus aucun sup­port phy­sique afin de pou­voir se consa­crer à cette tâche.
  • Se sen­tant ain­si mena­cé, il cher­chait aveu­gle­ment à défendre sa sur­vie, à prou­ver qu’il était utile. Le men­tal croit qu’il a la solu­tion à n’importe quel pro­blème. Alors qu’il ne fait que fabri­quer des pro­blèmes, qui finissent par s’emboiter les uns dans les autres comme le ferait un pro­ces­sus frac­tal. Il cherche ensuite à les résoudre, mais ne par­vient en défi­ni­tive qu’à en fabri­quer de nou­veaux. Ainsi, à ce moment-là dans mon expé­rience, il décu­plait son acti­vi­té, dont l’intensification mon­tait cres­cen­do : plus il cher­chait à com­prendre, plus il tou­chait son impuis­sance, et plus il vou­lait reprendre le contrôle.

               

Un étrange paradoxe

  • Un étrange para­doxe s’est alors mani­fes­té : ma bio­lo­gie était concrè­te­ment en dan­ger de mort mais mon men­tal, dans sa fré­né­sie d’activité, a pris toute la place et n’a pas per­mis à la conscience qui n’était pas com­plè­te­ment iden­ti­fiée à ce pro­ces­sus – mer­ci au tra­vail de déve­lop­pe­ment per­son­nel ! – d’accé­der à l’information que mon corps ne ces­sait pour­tant de lui envoyer ; il s’est ain­si lui-même mis en dan­ger.
  • le-cerveau-du-coeurFinalement, à l’image de la pres­sion phy­sique qu’a exer­cé le sang pour rompre l’anévrisme et se déver­ser dans mes méninges, mon acti­vi­té men­tale s’est retrou­vée sous pres­sion et a elle-même fini par céder. A l’image de la brèche qui s’est créée dans l’une de mes artères, une brèche s’est créée dans mon pro­ces­sus men­tal. Au moment où ma conscience s’est déso­li­da­ri­sée de lui pour éma­ner entiè­re­ment de mon cœur, elle lui a fait per­ce­voir la vani­té de ses ten­ta­tives de pré­hen­sion et de com­pré­hen­sion de la situa­tion. Même avoir peur n’avait aucun sens, comme si ce n’était en réa­li­té qu’une illu­sion.

                

Fin du mental, fin du conflit

  • dès lors, il n’y eut plus de conflit. Mon men­tal ne se bat­tait plus, que ce soit contre le fait que la situa­tion lui échappe, contre le fait que la soi­rée était pro­ba­ble­ment fichue, ou contre le fait que ce genre de choses ne devrait pas arri­ver. Il n’y avait plus de conflit parce qu’il n’y avait plus de men­tal. Il n’y avait plus de « moi ». Et c’est pour­quoi le cœur, la per­cep­tion authen­tique, la vision péné­trante, se sont mani­fes­tés.

Paradoxalement, le « décro­chage » de mon men­tal s’est pro­duit dans un moment de dan­ger, sans que j’ai conscience de ce dan­ger. Ou peut-être ai-je su que ma vie n’était pas vrai­ment mena­cée, parce qu’en réa­li­té elle ne pour­ra jamais l’être. Seul le men­tal croit qu’il a une vie et une durée de vie limi­tée alors qu’il n’a que des condi­tions de vie. Tandis que l’Être est, selon les mots d’Eckhart Tolle, « déme­su­ré et indes­truc­tible » [9].

                 

La conscience du cœur

Les pre­miers temps après cette expé­rience, j’ai cru qu’à cet instant-là, j’avais pris conscience de mon men­tal. Mais à bien y regar­der, cela fait quelques années main­te­nant que je prends conscience de mes pen­sées, de mes sché­mas, de mes construc­tions men­tales, de mes émo­tions. J’apprends à les gérer, à ne plus me lais­ser pié­ger ni enfer­mer par eux. Avec plus ou moins de faci­li­té et d’efficacité, je me détache petit à petit de tout cela. Ce n’était donc pas vrai­ment une prise de conscience de l’exis­tence de mon men­tal qui s’était pro­duit cette nuit-là.

En fait, ce n’est qu’à la lec­ture des ensei­gne­ments d’Eckhart Tolle quelques mois plus tard, puis ceux de Krishnamurti par la suite, que j’ai réa­li­sé ce qui s’était réel­le­ment pas­sé : ma conscience, par l’intermédiaire de mon cœur, a pris conscience d’elle-même. Et cela ne relève pas du tout de la même pers­pec­tive.

Nous fonc­tion­nons sur un mode de conscience très limi­tée quand notre men­tal absorbe toute notre conscience. C’est cette étrange fusion qui fausse com­plè­te­ment notre per­cep­tion de la vie. Ne faire qu’un avec l’Être redé­fi­nit com­plè­te­ment la notion de fusion, ou disons que celle-ci est remise à sa juste place. La conscience qui fusionne avec l’Être est une saine fusion, le men­tal qui s’accapare la conscience créé une recherche de fusion per­ma­nente et insa­tiable, parce qu’artificielle et fon­dée sur la sépa­ra­tion.

                  

Au plus près du point de non-retour

Ce que j’ai vécu m’a fait sen­tir réel­le­ment dans mon corps et mes cel­lules que j’existe au-delà de mes pen­sées et de mes émo­tions, « Je suis » autre chose que mon men­tal, quelque chose qui pro­vient du cœur et qui est « infi­ni­ment plus puis­sant ». Je me suis appro­chée au maxi­mum de la limite au-delà de laquelle je n’aurais pu rame­ner la réa­li­sa­tion pro­fonde de cette expé­rience dans mon incar­na­tion, dans mon corps, ici et main­te­nant. Finalement, cette expé­rience m’a ame­née à éta­blir une nou­velle rela­tion avec moi-même. Sans quoi pour­suivre ma route sur cette Terre aurait sans doute été trop dif­fi­cile pour moi.

Voilà donc com­ment je peux décrire mon « expé­rience dans l’expérience ». Mon expé­rience inté­rieure du moins. Parce que si la pré­sence s’est mani­fes­tée à l’intérieur de moi cette nuit-là, elle s’est aus­si lit­té­ra­le­ment mani­fes­tée à l’extérieur. Pour com­prendre ce que je veux dire, il faut à nou­veau reprendre le cours des évé­ne­ments…

                

Une version plus vaste de moi-même

Je suis là, plus que jamais, consciente, pré­sente, mais je ne suis pas mon men­tal, j’existe en dehors de lui, en uni­té avec Tout. Je me vis comme une ver­sion plus vaste de moi-même. Cet état de plé­ni­tude dure un ins­tant, une éter­ni­té.

Puis, contre vents et marées, per­sua­dé d’avoir rai­son et ne pou­vant lais­ser autre chose que lui-même exis­ter, mon men­tal reprend très vite les com­mandes. Il s’identifie aus­si­tôt au « quoi qu’il arrive, ça va aller » émis par la conscience éma­nant de mon cœur. Je me dis que ça ne doit pas être bien grave, que ce mal de tête va pas­ser. A ce moment-là, tout va très vite, l’ur­gence de mon corps me pousse à agir, tan­dis que déjà, la grâce me porte.

               


Points clés

  • La dyna­mique du men­tal se déploie autour de quatre axes prin­ci­paux : les émo­tions, le savoir, la pen­sée et le temps.

  • Le men­tal absorbe tout ou par­tie de la conscience.

  • Seule l’expérience qui per­met à la conscience de prendre conscience d’elle-même peut la désen­ga­ger du men­tal. Alors s’arrête le pro­ces­sus d’identification qui se joue entre les deux.

            

                 

                


Notes et références

[1] WIKIPEDIA, Mental
[2] TOLLE Eckhart, Le pou­voir du moment pré­sent, Québec : Ariane Editions, 2000, p.25
[3] KRISHNAMURTI Jiddu, Se libé­rer du connu, Paris : Le livre de poche, 1995, p.103
[4] TOLLE Eckhart, Le pou­voir du moment pré­sent, op.cit., p.20
[5] Ibid., p.47
[6] Voir éga­le­ment l’article sur la bio­lo­gie quan­tique pour mieux com­prendre les liens entre le cœur et le cer­veau.
[7] Ibid., p.63
[8] KRISHNAMURTI Jiddu, Les limites de la pen­sée, Paris : Le livre de poche, 2006, p.143
[9] TOLLE Eckhart. Vous n’êtes pas votre men­tal. In : Les ensei­gne­ments d’Eckhart Tolle

         




 

2 thoughts on “Acte 2 : A cœur vaillant, rien d’impossible

  1. Bonjour, mer­ci d’a­voir pris le temps de lais­ser ce mes­sage qui me touche beau­coup. Les tra­vaux de ce grand phy­si­cien me pas­sionnent, je passe beau­coup de temps à les étu­dier 😀

  2. Boujour,
    je vou­drais vous féli­ci­ter pour la clar­té de votre approche de l’u­ni­vers connec­té de Nassim Haramein. J’ai rare­ment vu une si belle et si pro­fonde syn­thèse. Un tout grand bra­vo.

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